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Connaissez-vous le mycobiote ?

  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

En résumé : 


Tout le monde connaît le microbiote — les bactéries qui peuplent notre intestin. Mais peu de gens savent que des champignons en font partie aussi.

Cet ensemble fongique, appelé mycobiote, représente moins de 1 % du microbiote intestinal en nombre d'espèces — mais joue un rôle disproportionné dans l'équilibre immunitaire, l'inflammation et la résistance aux infections.

Notre système immunitaire possède d'ailleurs un récepteur dédié (la Dectine-1) spécifiquement conçu pour détecter et interagir avec ces champignons. Le mycobiote est un champ de recherche jeune, fascinant, et largement sous-estimé.


1% de notre microbiote est constitué de champignons. Leur rôle dépasse largement ce faible pourcentage.
1% de notre microbiote est constitué de champignons. Leur rôle dépasse largement ce faible pourcentage.

Les bactéries intestinales, les probiotiques, l'axe intestin-cerveau — ces sujets ont envahi les magazines, les podcasts et les consultations de naturopathie. Et à juste titre : le microbiote bactérien est l'un des domaines les plus révolutionnaires de la biologie contemporaine.

Mais il y a un angle mort dans cette histoire. Quand on parle de microbiote, on pense bactéries. Or notre intestin héberge aussi des champignons — des levures, des moisissures, des organismes fongiques qui vivent en nous depuis notre premier souffle. Cet ensemble s'appelle le mycobiote. Et il mérite lui aussi un coup de projecteur.


Des champignons en nous : une présence discrète mais universelle


Le mycobiote intestinal est composé principalement de levures — Candida, Saccharomyces, Malassezia, Cladosporium, parmi d'autres. En nombre d'espèces, il représente moins de 1 % du microbiote total. C'est peu en proportion, mais c'est trompeur : les cellules fongiques sont beaucoup plus volumineuses que les bactéries, et leur influence biologique est sans commune mesure avec leur nombre.

Candida albicans, par exemple, est présent dans le tractus digestif de 40 à 60 % des adultes en bonne santé. En temps normal, il cohabite paisiblement avec les bactéries intestinales — maintenu en équilibre par la compétition microbienne et par la surveillance du système immunitaire. Mais quand cet équilibre se rompt — antibiothérapie, immunodépression, inflammation chronique — Candida peut proliférer et passer d'un commensal discret à un pathogène opportuniste.

Saccharomyces boulardii, à l'inverse, est un champignon bénéfique — si bénéfique qu'il est vendu en pharmacie sous le nom d'Ultralevure comme probiotique fongique. C'est la preuve la plus tangible que les champignons intestinaux ne sont pas tous des ennemis — certains sont des alliés.

Le mycobiote n'est pas limité à l'intestin. On le retrouve sur la peau, dans la bouche, dans le vagin, dans les poumons. Partout où il y a des muqueuses, il y a des champignons. Nous sommes, au sens propre, colonisés par les champignons — de la surface de notre peau jusqu'aux profondeurs de notre tube digestif.


Aussitôt né, aussitôt inoculé


L'histoire du mycobiote commence à la naissance — et la manière dont elle commence a des conséquences.

Un bébé né par voie vaginale est immédiatement exposé au microbiote vaginal de sa mère — un écosystème riche en Lactobacillus, mais aussi en levures. Le premier peau à peau ajoute les champignons cutanés. L'allaitement apporte encore d'autres micro-organismes. En quelques heures, le nouveau-né est colonisé — bactéries et champignons ensemble, dans un ensemencement qui pose les fondations de son système immunitaire.

Les travaux de María Gloria Domínguez-Bello ont montré que les bébés nés par césarienne ont un microbiote significativement différent de ceux nés par voie vaginale — dominé par les bactéries de la peau maternelle plutôt que par celles du vagin. C'est ce constat qui a donné naissance au concept de "vaginal seeding" — l'application de sécrétions vaginales sur les nouveau-nés par césarienne pour tenter de restaurer un ensemencement plus naturel.

Pour la composante fongique spécifiquement, les données sont encore fragmentaires, mais la logique est la même : le mycobiote se construit dès les premières minutes de vie, et le mode de naissance influence sa composition.

Nous ne naissons pas stériles. Nous naissons comme un substrat vierge — prêts à être colonisés. Et les champignons font partie des premiers colons.


Le mycobiote et le système immunitaire : une relation ancienne

Si notre corps héberge des champignons, ce n'est pas un accident. Et la preuve la plus frappante, c'est que notre système immunitaire possède un récepteur spécifiquement conçu pour les reconnaître.

Ce récepteur, c'est la Dectine-1 — une protéine présente sur les macrophages et les cellules dendritiques, qui détecte les bêta-glucanes 1,3/1,6 de la paroi cellulaire des champignons. Ce récepteur est conservé chez tous les mammifères — il a évolué pour gérer les champignons qui vivent en nous et autour de nous depuis des centaines de millions d'années.

L'étude d'Iliev et al. (2012), publiée dans Science, a démontré que la Dectine-1 interagit directement avec les champignons du mycobiote intestinal. En clair : quand le récepteur fonctionne mal, l'équilibre entre le mycobiote et le système immunitaire se rompt — et l'inflammation s'installe.

Ce résultat a ouvert un champ de recherche entier. Le mycobiote n'est pas un passager clandestin — c'est un interlocuteur actif du système immunitaire. Notre corps ne le tolère pas passivement : il le surveille, interagit avec lui, et adapte sa réponse en fonction de sa composition. Quand cet échange fonctionne bien, il contribue à l'équilibre immunitaire. Quand il dysfonctionne — par excès de Candida, par appauvrissement de la diversité fongique, ou par défaut de Dectine-1 — les conséquences peuvent être systémiques.


Un équilibre fragile : quand le mycobiote se dérègle


Les antibiotiques sont le perturbateur le plus documenté. En éliminant les bactéries intestinales, ils suppriment la compétition qui maintenait les populations fongiques en équilibre. Candida prolifère — c'est le mécanisme des mycoses post-antibiotiques que tout le monde connaît.

Mais les conséquences vont au-delà des mycoses superficielles : la prolifération fongique intestinale peut alimenter une inflammation chronique de bas grade, perturber la perméabilité intestinale, et modifier la réponse immunitaire à distance.

À l'inverse, les antifongiques peuvent aussi déstabiliser l'écosystème. Des études sur modèle murin ont montré que la suppression des champignons commensaux par des antifongiques provoque une colite — suggérant que les champignons intestinaux jouent un rôle actif dans l'équilibre avec les bactéries et dans la prévention de l'inflammation.

Le mycobiote est donc un équilibre — pas une présence neutre. Il interagit avec les bactéries (compétition, coopération), avec le système immunitaire (via la Dectine-1 et d'autres récepteurs), et avec la paroi intestinale. Perturber un élément de ce système a des répercussions sur les autres.


Nous vivons en symbiose avec les champignons


Nous sommes fascinés par les lichens — ces organismes qui ne sont ni une algue ni un champignon, mais une symbiose entre les deux. Nous les trouvons beaux, étranges, inclassables. Mais que sommes-nous, nous ?

Un être humain héberge environ 38 000 milliards de bactéries, des centaines d'espèces de champignons, des virus, des archées. Le microbiote dans son ensemble pèse entre 1 et 2 kg. Nos cellules humaines sont à peine plus nombreuses que nos cellules microbiennes. La frontière entre "nous" et "eux" est plus floue qu'on ne le croit — et le mycobiote, en tant que composante fongique de cet ensemble, pose la question de manière encore plus directe.

Les champignons ne sont pas des envahisseurs — ils font partie de ce que nous sommes. Comme un substrat inoculé par un mycélium, nous sommes le support sur lequel un écosystème fongique se déploie, grandit, et contribue à notre fonctionnement.

Le mot du producteur : Quand je passe mes matinées à préparer du substrat pour nos champignons, j'aime bien jouer avec l'idée que nous sommes tous, à notre manière, du substrat à champignons. Aussitôt né, aussitôt inoculé — par le mycobiote vaginal, par le premier peau à peau, par l'air qu'on respire. Les champignons ne sont pas extérieurs à nous. Ils sont en nous depuis le premier jour. La mycothérapie, au fond, ne fait que prolonger une conversation biologique qui a commencé bien avant nous.

Un champ de recherche jeune et sous-estimé


Le mycobiote est un domaine scientifique récent. Le terme "mycobiome" n'a été proposé qu'en 2009. Les premières études reliant le mycobiote intestinal à des maladies inflammatoires datent de 2012. Comparé aux dizaines de milliers d'études sur le microbiote bactérien, la littérature sur le mycobiote est encore embryonnaire.

Mais elle avance vite. Les liens entre le mycobiote et les maladies inflammatoires de l'intestin (Crohn, colite ulcéreuse), les allergies, les troubles métaboliques et même les maladies neurodégénératives commencent à être documentés. La question n'est plus "les champignons intestinaux ont-ils un rôle ?" — c'est "comment ce rôle fonctionne-t-il, et comment le moduler ?"

C'est un domaine à suivre de très près. Et c'est un domaine qui replacera peut-être les champignons au centre de la biologie humaine — non pas (seulement) comme des compléments alimentaires, mais comme des partenaires biologiques fondamentaux.


Questions fréquentes sur le mycobiote


Qu'est-ce que le mycobiote exactement ?

Le mycobiote est la composante fongique du microbiote — l'ensemble des champignons (principalement des levures) qui vivent dans et sur notre corps. On le trouve dans l'intestin, sur la peau, dans la bouche, le vagin et les poumons. Il représente moins de 1 % du microbiote intestinal en nombre d'espèces, mais son influence sur l'immunité et l'inflammation est significative.


Le mycobiote est-il le même chez tout le monde ?

Non. Sa composition varie selon l'alimentation, l'environnement, les traitements médicaux (antibiotiques, antifongiques), le mode de naissance (voie basse vs césarienne) et probablement des facteurs génétiques. Le mycobiote est un écosystème dynamique qui évolue tout au long de la vie.


Les antibiotiques affectent-ils le mycobiote ?

Oui, et de manière importante. Les antibiotiques éliminent les bactéries intestinales qui maintiennent les populations fongiques en équilibre. En l'absence de cette compétition, des champignons comme Candida albicans peuvent proliférer — c'est le mécanisme des mycoses post-antibiotiques. Les conséquences peuvent aller au-delà des mycoses superficielles et affecter l'inflammation intestinale.


Quel est le lien entre le mycobiote et la Dectine-1 ?

La Dectine-1 est un récepteur immunitaire qui reconnaît les bêta-glucanes de la paroi cellulaire des champignons. Elle permet au système immunitaire de surveiller et de répondre à la présence des champignons du mycobiote. Un dysfonctionnement de ce récepteur (polymorphisme du gène CLEC7A) a été associé à la colite ulcéreuse, montrant que l'interaction Dectine-1/mycobiote joue un rôle direct dans l'équilibre inflammatoire intestinal.


Le mycobiote a-t-il un lien avec les maladies inflammatoires de l'intestin ?

Oui. Des études ont montré que la composition du mycobiote est altérée chez les patients atteints de maladie de Crohn et de colite ulcéreuse, avec souvent une surreprésentation de Candida. L'étude d'Iliev et al. (2012) a directement lié un défaut de reconnaissance fongique par la Dectine-1 à la sévérité de la colite.


Le mycobiote est-il lié à l'axe intestin-cerveau ?

C'est une piste de recherche émergente. Le microbiote intestinal dans son ensemble — bactéries et champignons — influence le système nerveux central via plusieurs voies (nerf vague, métabolites, système immunitaire). Le rôle spécifique du mycobiote dans cet axe est encore peu documenté, mais les premières données suggèrent que la composante fongique pourrait moduler l'inflammation neuro-intestinale.


Références & sources


Mycobiote et colite — étude fondatrice :

  1. Iliev ID, Funari VA, Taylor KD et al. "Interactions between commensal fungi and the C-type lectin receptor Dectin-1 influence colitis." Science, 336(6086):1314-1317, 2012. Première démonstration que la Dectine-1 interagit avec le mycobiote intestinal et qu'un polymorphisme de CLEC7A est lié à la colite ulcéreuse. → PubMed : 22674328

Mycobiote intestinal — revue générale :

  1. Mukherjee PK, Sendid B, Hoarau G, Colombel JF, Poulain D, Ghannoum MA. "Mycobiota in gastrointestinal diseases." Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology, 12(2):77-87, 2015. Revue complète sur le rôle du mycobiote dans les maladies gastro-intestinales. → PubMed : 25385227

Colonisation microbienne néonatale :

  1. Dominguez-Bello MG et al. "Delivery mode shapes the acquisition and structure of the initial microbiota across multiple body habitats in newborns." Proceedings of the National Academy of Sciences, 107(26):11971-11975, 2010. Étude fondatrice montrant que le mode de naissance influence la composition du microbiote néonatal. → PubMed : 20566857

Dectine-1 et reconnaissance des bêta-glucanes fongiques :

  1. Goodridge HS, Wolf AJ, Underhill DM. "Beta-glucan recognition by the innate immune system." Immunological Reviews, 230(1):38-50, 2009. Revue de référence sur la Dectine-1 et la reconnaissance immunitaire des champignons. → PubMed : 19594628

Interactions bactéries-champignons dans l'intestin :

  1. Wheeler ML et al. "Immunological Consequences of Intestinal Fungal Dysbiosis." Cell Host & Microbe, 19(6):865-873, 2016. Démonstration que la suppression des champignons commensaux par des antifongiques provoque une colite chez la souris. → PubMed : 27237365

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