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La réglementation Novel Food : ce qu'elle change pour les champignons médicinaux en Europe

  • il y a 5 heures
  • 8 min de lecture

En résumé : 


Le règlement européen Novel Food interdit la commercialisation en alimentation humaine de tout ingrédient dont la consommation n'était pas significative en Europe avant mai 1997.

Plusieurs champignons médicinaux majeurs sont concernés — coriolus, cordyceps militaris, mycélium de lion's mane — alors même qu'ils sont massivement utilisés en Asie et aux Etats-Unis, largement étudiés, et parfois approuvés en milieu hospitalier.

Cette réglementation, censée protéger le consommateur, crée des incohérences qui finissent par le desservir.


Cordyceps, lion's mane et coriolus sont concernés par le statut Novel Food.
Trois champignons importants sont concernés par ce statut en Europe : le cordyceps, le lion's mane, et le coriolus.

Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi certains champignons médicinaux sont facilement disponibles en France et d'autres introuvables — ou disponibles uniquement pour les animaux — la réponse tient en deux mots : Novel Food.

C'est un sujet qui génère de la confusion, de la frustration, et parfois du complotisme sur le rôle joué par les grands laboratoires dans cette restriction. À la Villa Hélène, nous le vivons au quotidien : trois de nos produits les plus prometteurs — le coriolus, le cordyceps militaris et le mycélium de lion's mane — sont bloqués par cette réglementation. Pas de complot ici, mais un problème réel pour le consommateur, car les conséquences du statut Novel Food sont souvent contraires à l'objectif initial.


Novel Food : le principe et la date de 1997


Le règlement européen Novel Food (Règlement (UE) 2015/2283, qui actualise le règlement initial de 1997) classe comme "novel" tout aliment ou ingrédient dont la consommation humaine n'était pas significative au sein de l'Union européenne avant le 15 mai 1997. Tout ingrédient classé novel est interdit à la vente en alimentation humaine, sauf s'il obtient une autorisation spécifique après un dossier d'évaluation de sécurité déposé auprès de l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments).

Le principe est simple et, sur le papier, raisonnable : s'assurer que les nouveaux ingrédients alimentaires ne présentent pas de risque pour la santé avant de les mettre sur le marché européen.

Le problème, c'est la date. Le 15 mai 1997 est une frontière arbitraire qui ne tient compte ni de l'histoire mondiale de l'utilisation d'un ingrédient, ni de l'état de la recherche scientifique. Un champignon consommé en Chine et au Japon depuis des siècles, étudié dans des centaines de publications, et même approuvé comme adjuvant thérapeutique dans des hôpitaux japonais, peut être classé Novel Food en Europe simplement parce qu'il n'était pas couramment consommé sur le territoire européen avant cette date.


Les champignons médicinaux concernés : un paradoxe scientifique


Parmi les champignons médicinaux les plus importants en mycothérapie, trois sont directement touchés par le statut Novel Food en Europe.

Le coriolus (Trametes versicolor). C'est le champignon le plus étudié en immuno-oncologie. Son polysaccharide PSK est approuvé au Japon comme adjuvant en chimiothérapie depuis les années 1980 — un statut qu'aucun autre extrait de champignon n'a obtenu nulle part dans le monde. Et pourtant, en Europe, il est classé Novel Food et interdit en alimentation humaine.

Le cordyceps militaris. C'est la forme cultivée du cordyceps, riche en cordycépine — un composé aux propriétés vasodilatatrices et anti-inflammatoires documentées. Classé Novel Food en Europe, alors que le Cordyceps sinensis (CS4), obtenu par fermentation en bioréacteur, est autorisé. Deux formes d'un même genre, l'une autorisée, l'autre non. Curieusement, la forme autorisée est celle dont l'historique de culture est de loin le plus léger.

Le mycélium de lion's mane. Le carpophore (corps fructifère) de l'Hericium erinaceus est autorisé. Mais son mycélium — qui contient les érinacines, les diterpénoïdes neurotrophiques les plus étudiés pour la cognition — est classé Novel Food. Or les érinacines ne se trouvent que dans le mycélium, pas dans le carpophore. Interdire le mycélium, c'est interdire la partie du champignon qui contient les composés les plus prometteurs pour la neurologie.


Champignon

Statut Novel Food

Situation hors Europe

Lion's mane — mycélium

Actif

Utilisé en supplémentation aux USA, au Japon, en Chine

Cordyceps militaris

Actif

Cultivé et consommé massivement en Asie, marché en forte croissance aux USA

Coriolus (Trametes versicolor)

Actif

Le plus étudié. PSK approuvé au Japon en milieu hospitalier depuis 1980


L'argument de l'historique : plus fragile qu'il n'y paraît


Le critère central du classement Novel Food est l'historique de consommation significative en Europe avant 1997. Mais cet argument pose des problèmes logiques importants.

Le reishi et le shiitake sont autorisés parce qu'ils étaient suffisamment commercialisés en Europe avant 1997 — principalement grâce aux marchés asiatiques implantés sur le territoire. Le coriolus, lui, ne bénéficie pas de cet historique commercial, alors qu'il est l'un des champignons les plus communs des forêts européennes. Il pousse sur les troncs morts de nos régions, il est identifiable par n'importe quel promeneur, et il fait partie de l'écosystème forestier européen depuis toujours. Mais personne ne l'a vendu comme complément alimentaire avant 1997 — donc Novel Food.

Poussons le raisonnement à l'absurde. Ötzi, l'homme des glaces retrouvé dans les Alpes, est mort il y a 5 300 ans. Il portait sur lui des fragments de polypore du bouleau (Fomitopsis betulina), percés et enfilés sur une lanière de cuir. Les anthropologues considèrent qu'il les utilisait pour traiter une infection parasitaire intestinale — un usage médicinal, sur le territoire européen, documenté par la plus ancienne momie naturelle jamais découverte. Et pourtant : le polypore du bouleau est classé Novel Food.

Si 5 300 ans d'utilisation médicinale documentée en Europe ne constituent pas un "historique de consommation significative", on est en droit de se demander ce qui constituerait un tel historique. Et si ce critère n'est pas le vrai critère de décision, la question devient : quel est le vrai critère ?


Ötzi portait sur lui des champignons médicinaux
Ötzi, mort il y a 5300 ans, portait sur lui des champigons médicinaux.

Ce que cette réglementation produit en pratique


L'objectif du règlement Novel Food est de protéger le consommateur européen. En pratique, dans le cas des champignons médicinaux, il produit souvent l'effet inverse.

Novel Food pousse les consommateurs vers des produits importés non contrôlés. Un consommateur français informé par la recherche scientifique sur le coriolus ou le cordyceps militaris — et il y en a de plus en plus — ne peut pas acheter un extrait produit en France selon les normes européennes. Il se tourne donc vers des sites étrangers, souvent américains ou asiatiques, dont les produits ne sont soumis à aucun des contrôles que l'Europe exige par ailleurs. La réglementation censée le protéger le pousse vers des produits moins traçables.

Novel Food organise involontairement une forme de concurrence déloyale. Des cafés aux champignons contenant du cordyceps militaris sont vendus en ligne en Europe par des marques étrangères. Des extraits de mycélium de lion's mane affichant des taux d'érinacines sont disponibles sur Amazon. Ces produits ne respectent pas la réglementation européenne, mais ils sont là, accessibles en quelques clics. Pendant ce temps, les producteurs européens qui respectent la loi ne peuvent pas les proposer. Ceux qui ne la respectent pas (et ils sont nombreux), franchissant un pas qui pousse à se demander : quel autre pas sont-ils encore prêts à franchir ?

Novel Food alimente le complotisme. À chaque fois que nous abordons ce sujet sur nos réseaux sociaux, les commentaires sont un déferlement de théories conspirationnistes : "si c'est interdit, c'est que ça marche", "les laboratoires pharmaceutiques font pression pour bloquer les produits naturels". Ce n'est pas notre lecture — nous pensons que le problème est administratif et bureaucratique, pas conspirateur. Mais il faut reconnaître que la position européenne envoie un mauvais signal : quand un champignon approuvé en milieu hospitalier au Japon est interdit comme complément alimentaire en Europe, sans explication claire ni cohérente, le doute s'installe naturellement.

Le mot du producteur : Nous avons envoyé plusieurs lettres recommandées à la DGCCRF. Nous avons rédigé des dossiers documentant l'abondance d'études scientifiques, l'utilisation massive à l'étranger, l'absence de toxicité rapportée. La démarche n'est tout simplement pas à la portée d'un petit laboratoire — elle demande du temps, un budget énorme, des compétences juridiques et des ressources que nous n'avons pas. C'est frustrant. Nous produisons du coriolus, du cordyceps militaris et du mycélium de lion's mane en France, dans des conditions que nous maîtrisons de bout en bout. Mais nous ne pouvons pas les vendre pour l'alimentation humaine. Pendant que nous attendons, des consommateurs français les achètent en ligne depuis la Chine ou les USA. C'est exactement l'inverse de ce que la réglementation est censée accomplir.

La concession nécessaire : pourquoi il faut respecter cette réglementation malgré tout


Il serait tentant de conclure que Novel Food est une aberration à ignorer. Mais ce serait une erreur.

Le principe de précaution, même appliqué de manière imparfaite, a de bonnes raisons d'être. L'absence de toxicité documentée n'est pas la même chose qu'une preuve de sécurité. Des interactions inconnues entre certains composés et des molécules spécifiques au territoire européen (médicaments, alimentation, facteurs génétiques) ne peuvent pas être totalement exclues — même si la présomption d'innocuité est considérable.

Et surtout : contourner la réglementation n'aiderait personne. Un producteur qui vend des produits Novel Food en se sachant hors la loi fragilise l'ensemble de la filière — il donne aux autorités une raison de durcir les contrôles et retarde d'autant l'éventuelle autorisation pour tout le monde.

La bonne réponse n'est pas la désobéissance. C'est l'évolution du cadre réglementaire — par la documentation scientifique, par le dialogue avec les autorités, et par la pression collective des producteurs et des consommateurs. Pas facile.


Quesions fréquentes sur le statut Novel Food


Pourquoi certains champignons médicinaux sont-ils interdits en Europe ?

Ils ne sont pas interdits au sens strict — ils sont classés "Novel Food", ce qui signifie qu'ils ne peuvent pas être commercialisés en alimentation humaine sans une autorisation spécifique de l'EFSA. Cette classification repose sur l'absence d'historique de consommation significative en Europe avant mai 1997. Elle ne préjuge pas de la sécurité du produit.


Le coriolus est-il dangereux ?

Rien dans la littérature scientifique ne suggère de danger. Le PSK, extrait du coriolus, est utilisé en milieu hospitalier au Japon depuis les années 1980 comme adjuvant en chimiothérapie. Le statut Novel Food en Europe est une question d'historique commercial, pas de sécurité documentée.


Pourquoi le cordyceps sinensis est-il autorisé mais pas le cordyceps militaris ?

Le Cordyceps sinensis (sous forme CS4, mycélium fermenté) a un historique de commercialisation en Europe antérieur à 1997. Le Cordyceps militaris, cultivé sur substrat solide, n'a pas cet historique sur le territoire européen — bien qu'il soit largement utilisé en Asie et aux États-Unis. Ce sont deux espèces du même genre, traitées différemment pour des raisons administratives.


Pourquoi le mycélium de lion's mane est-il classé Novel Food alors que le carpophore est autorisé ?

Le carpophore (corps fructifère) de l'Hericium erinaceus a un historique de consommation alimentaire en Europe (comme champignon comestible). Le mycélium, utilisé spécifiquement en supplémentation, n'a pas cet historique. Or c'est dans le mycélium que se trouvent les érinacines — les composés neurotrophiques les plus étudiés.


Peut-on acheter des produits Novel Food sur Internet ?

Techniquement, oui — de nombreux sites étrangers vendent des extraits de coriolus ou de cordyceps militaris en Europe. Mais ces produits ne respectent pas la réglementation européenne et échappent aux contrôles de qualité que l'Europe impose. C'est l'un des paradoxes de la situation : la réglementation pousse les consommateurs vers des produits moins contrôlés.


Ötzi utilisait-il des champignons médicinaux il y a 5 300 ans ?

Oui. La momie d'Ötzi, retrouvée dans les Alpes en 1991, portait des fragments de polypore du bouleau (Fomitopsis betulina) percés et enfilés sur une lanière de cuir. Les anthropologues considèrent qu'il les utilisait pour traiter une infection parasitaire intestinale. Malgré cet usage médicinal documenté sur le territoire européen il y a 53 siècles, le polypore du bouleau est classé Novel Food.


Références & sources

Règlement Novel Food :

  1. Règlement (UE) 2015/2283 du Parlement européen et du Conseil du 25 novembre 2015 relatif aux nouveaux aliments. → EUR-Lex

Ötzi et le polypore du bouleau :

  1. Grienke U, Zöll M, Peintner U, Rollinger JM. "Fomitopsis betulina (formerly Piptoporus betulinus): the Iceman's polypore fungus with modern biotechnological potential." World Journal of Microbiology and Biotechnology, 33(4):83, 2017. Revue des propriétés pharmacologiques du polypore du bouleau et de son usage par Ötzi. → PubMed : 28378220

Statut Novel Food du coriolus et du cordyceps militaris :

  1. Herbal Reality. "Medicinal mushroom regulations: An update on restrictions and herbal safety." Janvier 2026. Mise à jour sur les restrictions FSA/Novel Food pour le coriolus et le cordyceps militaris au Royaume-Uni. → Herbal Reality

Clarification du statut du Cordyceps sinensis / S. hepiali :

  1. NutraIngredients. "Cordyceps 'boom' on the horizon as novel food status of S. hepiali clarified." Août 2025. Confirmation que le CS4 et le S. hepiali ne sont pas novel, tandis que le militaris le reste. → NutraIngredients

PSK du coriolus — approbation japonaise :

  1. Fritz H et al. "Polysaccharide K and Coriolus versicolor Extracts for Lung Cancer: A Systematic Review." Integrative Cancer Therapies, 14(3):201-211, 2015. Revue systématique documentant l'utilisation hospitalière du PSK au Japon. → PubMed : 25784670

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